Interviews
PORTRAIT D’ASERKASH
Du métabolisme de la mangrove
La chimie de l’œkoumène



Aserkash, Kabala Kashama Aser de son vrai nom, est un artiste congolais qui vit et travaille à Douala, au Cameroun. Depuis la fin des années 1990, il expose ses œuvres dans différents pays d’Afrique et d’Europe.


Cédric Mong-Hy : Est-ce que tu pourrais nous parler du projet que tu as prévu de réaliser ? Son esprit ? Son contenu ? La volonté qu’elle colporte ?

Aserkash : J’ai proposé un projet qui cadre avec le thème de réflexion de la Biennale et je me suis intéressé particulièrement au questionnement environnemental. Parce que bien avant cela, dans ma localité au Cameroun, j’avais une préoccupation en rapport avec l’écologie. Il est ainsi arrivé une période chez moi où l’on coupait les arbres afin d’urbaniser la ville. Des arbres centenaires étaient abattus dans le plus grand désordre. J’étais touché par cela parce que j’ai ressenti l’impact climatique de ces abattages : la chaleur augmentait et j’ai voulu faire quelque chose autour de ces questions. Et du fait que je réfléchisse toujours sur la présence consciente dans un espace habitable, j’ai développé un travail en rapport avec la mangrove, parce que la ville de Douala…

C. M. : …là où tu vis et travailles…

A. : …oui, cette ville est née de la mangrove du golfe de Guinée. Les villageois qui se sont installés là au départ se sont nourris des produits de la mangrove. Ils sont venus du Congo en suivant les traces de l’eau jusqu’au Cameroun et ils se sont arrêtés au fleuve Wouri. Ce fleuve traverse la mangrove, puisque les mangroves sont des forêts qui longent les fleuves.
Donc, j’ai développé un projet sur la mangrove et je me demandais où est-ce que j’allais le réaliser. Je suis alors tombé sur l’appel à projet de la Biennale et mon dossier a été accepté.

C. M.
 : Je crois savoir que tu as fait des études de biochimie. Est-ce que cette formation initiale de scientifique a eu une influence dans ta pratique artistique ?

A. : Je ne sais pas, parce que je retombe facilement dans des formules. Je m’intéresse à des choses intelligentes dans mon travail. Je vois la chimie des événements. Lorsque je dois parler de génocide, je vois la chimie d’un génocide. Lorsque je dois parler de l’environnement, je retombe jusqu’à la réflexion chimique de l’environnement.

C. M. : Tu utilises souvent un vocabulaire scientifique : il t’arrive de parler de métabolisme, d’énergie… des choses qui semblent t’intéresser beaucoup.

A. : Je n’ai pas poursuivi mes études scientifiques, j’ai préféré évoluer dans l’art, parce que je m’y sentais plus libre et, en parallèle, j’ai évolué dans d’autres approches de l’intelligence, qui n’ont rien à voir avec des écoles traditionnelles. Du coup, quand je m’intéresse à quelque chose, je vérifie la chimie de la chose.

C. M
. : Est-ce que tu utilises les concepts et les modèles scientifiques pour expliquer ta démarche artistique ?

A. : Je n’ai pas une approche scientifique dans mon travail, malgré le fait que j’utilise des termes scientifiques. J’utilise ces termes pour traduire ma pensée qui, elle, n’est pas scientifique. Ma pensée, ma personnalité et ma perception des choses sont naturelles. Mais je cherche un langage global et universel pour traduire mes perceptions. Je ne fais pas de formules ou de démonstrations exactes sur ce que je dis, mais je le dis avec une sorte d’intuition. C’est-à-dire que ma démarche n’est pas analytique au sens scientifique, elle est plutôt intuitive.

C. M. : Est-ce que la mangrove pour toi est uniquement un sujet écologique et économique, ou est-ce qu’elle est la métaphore de quelque chose d’autre ?

A
. : J’aborde la mangrove dans le sens d’une représentation. J’interprète des échanges qui ont toujours eu lieu entre la mangrove, comme site naturel, et les habitants de la ville de Douala, car ceux qui vivent près de la mangrove entretiennent avec elle des échanges. Et moi je tire des signes de ces échanges entre la mangrove et les citoyens des périphériques urbains de la mangrove, pas pour tirer une sonnette d’alarme, mais pour présenter une réalité qui évolue, une réalité qu’il faut réguler.

C. M.
 : Est-ce que l’on ne pourrait pas projeter cette vision locale à une vision globale ?

A
. : Quand il faut aborder le sujet d’un point de vue global, je ne parle plus de la mangrove, mais des écosystèmes. Je me suis intéressé à ce sujet, qui m’a d’ailleurs fasciné. Je ne savais pas par exemple que les écosystèmes étaient si prolifiques et qu’ils faisaient à ce point partie de notre vie de tous les jours, parce que ce sont des espaces de recyclage, de renouvellement du système vivant. Et je me rends compte que c’est un sujet très intéressant, parce que tous les écosystèmes de la planète sont en train d’être modifiés dans leur métabolisme à cause du réchauffement climatique. C’est un sujet vaste et nous aussi, en tant qu’être humain, nous sommes des écosystèmes, tout comme les yaourts.
Donc, au sens large, dans mon travail, je pars d’une lecture simple d’un écosystème réel qu’est la mangrove pour extrapoler l’idée que l’homme doit savoir vivre parfois avec la nature à l’état brut, parce que la nature à l’état brut produit la vie, alors que l’artificiel produit par l’homme détruit la vie. Car l’artificiel facilite l’existence, mais il détruit la vie. C’est la raison pour laquelle, dans mon installation, le seul élément artificiel sera la vidéo, mais je voudrais qu’il y ait des éléments naturels récupérés et mis en situation.

C. M.
 : Est-ce que tu vis pour ta part le cliché de l’ « artiste africain » ?

A.
 : La démarche de la plupart des artistes africains est intuitive. Tout homme a une âme d’artiste parce que nous sommes nous-mêmes des œuvres d’art et la démarche de l’incubation artistique est comparable à l’incubation d’un fœtus dans le ventre d’une femme. Nous naissons avec cette faculté d’auto-développement et de développement de notre environnement, parce que l’art, c’est cet auto-développement humain et ce développement de notre environnement.
Les artistes africains, eux, sans avoir fait d’études d’art, ont cette capacité à créer de l’émotion par des pratiques d’enfant. Ils peuvent jongler avec des éléments pour créer un mouvement, parce que le but final et ultime de l’art est de créer le mouvement dans l’âme, de déstructurer le mental pour faire naître de nouvelles idées. Les artistes africains savent toujours comment faire pour casser la saturation mentale et un véritable artiste doit pouvoir déstructurer le mental de son public.
Avec la globalisation, on ne parle d’ailleurs plus de l’art africain. Les artistes du Sud ont la même lecture du monde que les artistes du Nord, mais ils voient les choses depuis le Sud ! Le monde est en train de s’unifier et de partager les mêmes problèmes. La crise économique mondiale nous a tous balayés. Personne ne dit que l’Occident est responsable, même si une certaine politique occidentale maintient le joug sur les pays du Sud.

C. M.
 : Cette main-mise est effectivement extrêmement perverse : elle a l’apparence du bon geste, mais les fils de Lot aussi couvrirent leur père d’une couverture.

A. : C’est la marque de l’impérialisme et on ne peut malheureusement rien y changer. Dans tous les empires qui se sont succédés, les régions périphériques ont alimenté le quartier général et cela ne changera pas avec l’Occident, car ils ne sont pas les premiers à le faire. Nous pouvons seulement déplorer cette malhonnêteté qui entretient notre malheur. Bien sûr, cette ingénierie du mal nous inquiète, mais si tu veux changer le système, tu seras le premier martyr et tu mourras le premier. Ta mémoire pourra peut-être changer les choses ou consoler les victimes, mais tu ne peux pas modifier la structure de l’empire. Cela s’appelle le « temps des nations » : les nations ont le droit de faire toutes les bêtises qu’elles veulent. Mais viendra un temps où nous arriverons à un autre système, car toutes les civilisations ont un début et une fin.

Propos recueillis par Cédric Mong-Hy.